La Mort de la Nouvelle Vague Tchèque

Ce texte à été en partie élaboré dans le cadre de la programmation de l’édition 2012 du Lausanne Underground Film & Music Festival (Anarchy in Marxlands, LUFF 2012).

À l’époque des blocs communistes, l’industrie cinématographique sert principalement au gouvernement à proposer un modèle meilleur que ce que peut produire le monde capitaliste en encouragent un cinéma compréhensible des masses et rejetant toutes allusions à une idéologie bourgeoise. A partir des années 50-60, le cinéma prend son indépendance avec toujours un organe de contrôle à la sortie des productions. Toute allusion politique ou morale en discordance avec le régime est simplement supprimée et l’auteur discrédité. De cette contrainte, les messages deviennent cachés derrière un propos surréaliste ou poétique avec une imagerie abstraite donnant naissance à une nouvelle vague cinématographique notamment en Pologne et en République tchèque, puis en Yougoslavie. Certains réalisateurs commencent alors ce jeux dangereux que de pousser les limites de l’acceptable, soit par la critique politique, soit par l’expression d’idées non conformes avec la morale en place, risquant ainsi la perte de leur ‘liberté’ créative.

En Tchécoslovaquie, le cinéma prend un envol particulier avec des auteurs qui osent expérimenter en proposant de nouvelle forme narratives et visuelles donnant naissance à une nouvelle vague cinématographique. Encensés à l’étranger, ces films dérangent tout de même le pouvoir en place qui n’hésiteront pas à censurer grand nombre de productions. Cette forme de liberté limitée, sera définitivement supprimée après l’intervention des chars soviétiques en réponse au printemps de Prague en 1968, sonnant le glas de la Nouvelle Vague Tchèque.

Le temps est venu à la « normalisation ».

Compte rendu d’une réunion parlementaire de l’Assemblée Nationale du Parti communiste de Tchécoslovaquie
Jeudi 18 Mai 1967

Après avoir discuté de la production des secteurs miniers, des prochains quotas à atteindre et des rapports d’importations venant des autres blocs communistes, Jaroslav Pružinec* prend la parole (Il fait référence notamment aux scènes de gaspillages alimentaires des scènes finales de Daisies de Věra Chytilová):

« Chers membres de l’Assemblée Nationale, voici une interpellation signée par 21 membres de l’administration, dans laquelle nous voudrions démontrer comment l’argent du budget gouvernemental est gaspillé pour des causes non nécessaires.

Selon les principes du travail et des résolutions de l’Assemblée Nationale, elle doit se prononcer sur les grandes questions économiques, politiques et culturelles de notre pays.

Nous sommes convaincus du fait que deux films, que nous avons vu et qui selon les nouvelles littéraires devraient être en avant-première ce mois-ci, montrent « un chemin absolument critique de notre culture », contre lequel aucun ouvrier honnête, agriculteur ou intellectuel ne peut s’opposer ni ne s’opposera. Ces deux films Sedmikrasky  (Daisies de Věra Chytilová) et O slavnosti a hostech (The Party and the Guest de Jan Němec) tournés dans les studio tchèques de Barrandov n’ont rien en commun avec notre république, le socialisme ni nos idéaux communistes.

Par conséquent, je demande au ministre de la Culture et de l’Information, Karel Hoffmann, au Comité culturel, à la commission centrale sur le contrôle et générale à l’Assemblée Nationale de tirer les conclusions qui s’imposent et de réagir de façon radicale face à cette situation et contre ceux qui ont préparé ces films, en particulier contre ceux qui ont mis les budgets à disposition. Nous demandons aux réalisateurs Němec et Chytilová: Quels sont dans votre travail les leçons politiques ou divertissements que peuvent porter ces rebuts à nos honnêtes gens qui travaillent dans les usines, les champs, les chantiers de construction et autres lieux de travail? Nous demandons en cet endroit à tous ces «travailleurs culturels»: Combien de temps pensez-vous déranger ainsi notre société honnête et active, alors que vous avez toujours marché sur nos acquis socialistes? Combien de temps pensez-vous jouer ainsi avec les nerfs des ouvriers et des paysans et de tous, en ce démarrage de la démocratie? Nous vous demandons: Pourquoi pensez-vous que nos gardes-frontière accomplissent la lourde mission de garder l’ennemi hors de nos frontières, alors que nous, camarade ministre de la Défense Nationale et camarade ministre des Finances, nous payons de l’argent royal aux ennemis de l’intérieur? Pourquoi devons nous vous laissez piétiner et détruire le fruit du travail du camarade ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation? »

(*) Jaroslav Pružinec: Député de l’Assemblée Nationale du Parti communiste de Tchécoslovaquie de 1964 à fin 1968. Après la fédéralisation de la Tchécoslovaquie il devient est député de la Chambre du peuple de l’Assemblée Fédérale jusqu’aux élections de 1971. Il est connu comme le représentant de la direction conservatrice du parti communiste et principal ennemi du cinéma de la Nouvelle Vague Tchèque. En Mai il critique une série de films, dont Daisies de Věra Chytilová et The Party and the Guests de Jan Němec devant le parlement dans une interpellation signée par 21 membre de l’assemblée en demandant leur retrait des salles de cinéma, après quoi le gouvernement refusa officiellement la sortie des deux films.  Cette affaire eu des suites sérieuses, dépassant le cadre original de la plainte isolée contre ces deux œuvres cinématographiques. En Juin 1967 une réaction s’ensuit lorsque plusieurs administrateurs envoient une lettre de protestation au ministre Karel Hoffmann. La lettre fut rendue publique par Václav Havel au 4e congrès des écrivains tchécoslovaques et fut déclencheur d’un mouvement de forte opposition dans les rangs de la communauté culturelle.

Source: Bibliothèque numérique des protocoles des réunions parlementaires de la République Tchèque.
Biographie de Jaroslav Pružinec: cs.wikipedia.org (en tchèque)
Traduction – Interprétation: Nicole Zainzinger et Daniel Siemaszko

O slavnosti a hostech, Jan Nĕmec – 1966 (The Party and the Guests)

Sedmikrásky, Věra Chytilová – Tchécoslovaquie, 1966
(Daisies, Les Petites Marguerites)

Avec : Ivana Karbanová, Jitka Cerhová.

Réalisatrice phare de la nouvelle vague Tchèque dans les années 60, Věra Chytilová profita d’une vague générale de libéralisation en Tchécoslovaquie pour oser différentes expérimentations visuelles et innovations narratives. Mélangeant fiction et film documentaire, ses films soulèvent souvent la controverse contre les morales sociales et idées reçues. Elle réalise ‘Daisies’ en 1966 qui engendre beaucoup de discussions au sein des instances officielles pour sa complexité avant-gardiste, son propos nihiliste et ses scènes de gaspillages jugées scandaleuses. Le film est officiellement condamné en 1967 après sa sélection dans un festival d’Europe de l’ouest, mais n’empêche pas la réalisation de ‘The Fruit of the Paradise’, son dernier film avant la réponse soviétique répressive au printemps de Prague qui signifiera aussi la fin de la nouvelle vague cinématographique Tchèque. Bien que jamais officiellement mise à l’écart des studios, elle devra attendre 7 ans avant de voir un projet aboutir sous le nom de ‘The Apple Game’ en 1976 après quoi elle continuera de réaliser fictions et documentaires et de se construire une réputation de réalisatrice ayant survécu les changements politiques de son pays sans compromettre son intégrité artistique.

Sedmikrásky, Věra Chytilová – 1966 (Daisies)

Daisies’ met en scène deux poupées sans identité apparente libre de toute contrainte sociale ou morale, évoluant comme des automates dans un monde où plus rien n’est à sauver. Le côté nihiliste des héroïnes du film est en adéquation complète avec la liberté créatrice de la réalisatrice ainsi qu’avec les possibilités d’interprétations ou de contradictions. Divisant les critiques, notamment au sein des féministes, Věra Chytilová est accusée de ne pas pouvoir se libérer des conventions de l’image de la femme bourgeoise et gâtée alors qu’elle ne prône rien d’autre que la destruction d’une forme traditionnelle de représentation. En la plaçant dans un contexte soviétique, où la place de la femme est primordiale dans la société active, sa révolte contre toutes formes de domination se reflète sur son expression artistique libre de conventions représentatives .En fin de comptes, dédiant son film ‘à tous ceux dont la seule source d’indignation est une salade piétinée‘, elle critique une forme de complaisance et de déshumanisation d’une société matérialiste tout en renversant les normes et conventions. L’émancipation qu’elle prône est celle de l’esprit.

Sedmikrásky, Věra Chytilová – 1966 (Daisies)

Ovoce stromů rajských jíme, Věra Chytilová – Tchécoslovaquie, 1970
(Fruit of the Paradise, Le Fruit du Paradis)

avec: Jitka Novakova, Karel Novak, Jan Schmid.

Si l’interdiction de projeter ‘Daisies‘ n’a placé Věra Chytilová sur aucune liste noire, le soutient du gouvernement n’en fut pas moins supprimé et ses projets simplement classés, ce pour plusieurs années. Juste avant l’intervention russe, elle reçut le soutient de la compagnie de production belge ‘Elizabeth Films‘ pour réaliser son ‘Fruit of the Paradise‘ qui sera présenté à Cannes en 1970. Encensée à l’étranger, censurée dans son pays, elle reste quand même malgré la restructuration de l’industrie cinématographique Tchécoslovaque, tout en se battant pour son intégrité artistique. Elle écrit une lettre au gouvernement proposant une nouvelle lecture des ses films, expliquant son propos et affirmant son soutient au socialisme, qui permettra son retour sur les plateaux avec ‘The Apple Game‘ en 1976. Si les expérimentations visuelles et les excès d’ivresses narratives des années 60 a porté la réalisatrice aux premiers rangs de l’avant-garde Tchèque, celle-ci se distingue surtout par son combat pour l’émancipation des esprits contre trop de conventions et sa critique des jeux de pouvoir. Souvent critiquée ou incomprise pour son attitude trop intellectuelle ou décousue, ces films complexes permettent de suivre diverse interprétation parallèles jetant la confusion sur une critique qui peine à donner une position claire et définie.

Ovoce stromů rajských jíme, Věra Chytilová – 1970 (Fruit of the Paradise)

A la fois conte ésotérique relatant la création et la pomme d’Ève  et thriller psychologique tourné sous la forme d’un jeu du chat et de la souris entre un meurtrier en série et Eva l’héroïne du film, ‘Fruit of the Paradise‘ présente le dilemme ancestral entre le bonheur de l’ignorance et le prix à subir de la connaissance. Après une évocation allégorique des passages bibliques tournée de manière somptueusement organique, la suite du film est entièrement exposée. La beauté de l’insouciance troublée par le besoin de connaître la vérité que seul le serpent connaît, est suivie par la fuite de la colère divine et l’impossible retour. Eva, incomprise par un mari incrédule et uniquement soucieux du confort et du repos de leur vacances, rencontre cet homme mystérieux qu’elle soupçonne d’être le meurtrier en série de tant de femmes. Le drame prend son intensité entre un amour passionnel interdit que seule la mort peut résoudre et le désir d’Eva de retrouver son insouciance originelle. La pomme de la connaissance  apparaît dans ce film comme la mise en évidence de l’illusion constante maintenue par un socialisme oppressant et par un peuple qui se voile la face dans cette réalité préconçue. Mais cette tâche que de dévoiler la vérité est justement un parti pris par Věra Chytilová, souvent incomprise si considérée hors contexte socialiste, ou discréditée pour avancer des thèmes dérangeants cet ordre social si cher à ceux qui le maintiennent et à ceux qui s’y complaisent.

Ovoce stromů rajských jíme, Věra Chytilová – 1970 (Fruit of the Paradise)

Spalovač mrtvol, Juraj Herz – Tchécoslovaquie, 1969
(The Cremator, L’incinérateur de cadavres)

Avec: Rudolf Hrusínský, Vlasta Chramostová, Jana Stehnová.

Juraj Herz, originaire de la partie slovaque de la Tchécoslovaquie, étudie et travaille les arts du théâtre avec Jan Švankmajer, notamment en tant qu’acteur et auteur. Il réalise son premier long métrage, ‘L’incinérateur de cadavres‘ entre 1968 et 1969, film d’horreur romantique anti-totalitariste qui sera directement censuré par le gouvernement. Considéré aujourd’hui comme le dernier film de la nouvelle vague Tchèque il ne sortira en salle qu’en l’an 2000. A l’époque, voyant la progression de son travail et sachant pertinemment que ce film signifiera la mort de sa totale liberté créative, il va jusqu’au bout et sans concession, traitant un sujet profondément lié au peuple tchécoslovaque et de son affinité avec le peuple germain à l’aube de la deuxième guerre mondiale. Pour alimenter son sujet, il joue avec les profondeur de champs utilisant entres autres des gros plans et des caméra fuyante, amplifiant un sentiment de folie malsaine et d’impuissance qui prend peu à peu les personnages du film. Technicien et bricoleur, il fabriques ces propres lentilles et introduit un objectif ‘œil de poisson’ qu’il utilise pour la première avec ‘Morgiana‘, conte fantastique réalisé en 1972.

Spalovač mrtvol, Juraj Herz – 1969 (The Cremator)

L’histoire, écrite par l’écrivain psychologue Ladislav Fuks, se concentre sur le propriétaire d’un crématorium qui en vante les mérites lors de soirées mondaines et organise des campagnes de publicité. En proie à son obsession pour le succès, puis à un sentiment montant d’appartenance au peuple allemand, il décide d’orienter l’utilisation de son crématorium dans le sens des visées du IIIe Reich, tout en sachant que sa femme et ses enfants ont du sang juif. Le personnage principal, remarquablement joué par Rudolf Hrusínský, par le fait d’être intimement persuadé du bien fondé de son combat, sombre lentement dans une folie auto alimentée par sa foi pour le bouddhisme tibétain et la montée des mouvements nazis. Ce film à la poésie morbide orchestre avec intelligence une danse absurde et burlesque mettant en scène des personnages illuminés, tout en mêlant métaphores politiques et critiques anti-conformistes. Entre film d’horreur et fable romantique, la légèreté du film et l’empathie éprouvé à l’encontre de l’incinérateur toujours souriant et maître de soi, contraste complètement avec un sujet d’horreur ultime, qui est l’industrialisation du marché de la mort.

Spalovač mrtvol, Juraj Herz – 1969 (The Cremator)

Skrivánci na niti, Jiří Menzel – Tchécoslovaquie, 1969
(Larks on a String, Alouettes, le fil à la patte)

Avec:  Rudolf Hrusínský, Vlastimil Brodský, Václav Neckár, Pavel Hvezdár, Jitka Zelenohorská, Jaroslav Satoranský.

Dès son premier film, ‘Closely Watched Trains‘ réalisé en 1966 et récompensé par un oscar du film étranger, le talent de Jiří Menzel se dévoile sur la scène nationale et internationale. Se disant jeune, sans talent, sans ambition et pas particulièrement brillant, sa modestie se reflète dans la naïveté et l’humanité avec laquelle il met en scène son propos. Par la confrontation de ses personnages principaux à des problèmes simples d’un côté mais nécessitant néanmoins une intelligence qui est autre que déductive, il remet en question la place de l’être humain dans une logique collective menée par un idéal quel qu’il soit et dans toute son absurdité. Il sera sanctionné pour la réalisation de ‘Larks on a String‘, où il met en scène un groupe d’intellectuels déchus forcés à travailler dans une décharge de métaux, résignés avec une légère moquerie contre un système socialiste qui ne parvient pas à se justifier. Parmi les exemples marquants des réalisateurs réduits au silence à la fin des années 60, Jiří Menzel fait partie de ceux qui ont finalement capitulé pour la seule raison que de faire des films. En effet, après cinq ans de mises au ban, 1974 marquera son retour sur les plateaux après l’annonce publique de son soutient au parti. Il réalise ‘Who looks for Gold‘, film qu’il désavouera lui-même, par la suite quelques comédies légères feront le gros de sa filmographie avant de reprendre des thèmes plus engagés politiquement dans les années 90.

Skrivánci na niti, Jiří Menzel – 1969 (Larks on a String)

Comme le personnage principal de ‘Larks on a String‘, Jiří Menzel pose des questions simples et pourtant suffisamment dérangeantes pour se voir écarter des plateaux dans son cas, éloigné de la femme qu’il aime dans le cas de son héros. Montrant d’un côté une résignation certaine contre un système dont le courant est plus fort où chaque place est distinctement assignée, il montre comment les règles sont subtilement courbées et jusqu’à quelle limite. D’un autre côté il renverse les situations et les positions, à l’image du surveillant, étant à la foi dominant et exclus, voulant se rapprocher de cette autre collectivité basée sur des fondement autrement plus forts que celle qui l’a placé là où il se trouve. Il montre aussi un certain ridicule, dans l’impuissance d’une classe dirigeante incapable d’imposer autrement que par autorité, un modèle auquel personne ne croit plus. Tourné avec légèreté et touchant en même temps des questions profondes, ce film ne sortira en salles qu’en 1990, comme un témoignage du passé laissé par un jeune esprit clairvoyant.

Skrivánci na niti, Jiří Menzel – 1969 (Larks on a String)

O slavnosti a hostech, Jan Němec – Tchécoslovaquie, 1966
(The Party and the Guests, La fête et les invités)

avec: Ivan Vyskocil, Jan Klusák, Jiri Nemec, Jana Pracharova, Zdena Skvorecka.

Ucho, Karel Kachyńa – Tchécoslovaquie, 1970
(The Ear, L’oreille)

avec: Jiřina Bohdalová, Radoslav Brzobohatý.

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  1. Pingback: Séance nouvelle vague Tchèque, mardi 19 Mars 20h | Maszkovitch KinoKlub

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